LE PUIT 77

En 2016–2017, la guerre contre l’organisation Daesh entre dans sa phase finale en Irak. Après plusieurs années de recul, les forces irakiennes, appuyées par la coalition internationale et les forces kurdes, lancent l’offensive décisive sur Mossoul, dernière grande ville du pays encore sous contrôle djihadiste. Dans l’avancée vers le nord, des territoires entiers sont repris, parfois rue par rue, parfois maison par maison.

À une soixantaine de kilomètres au sud de Mossoul, sur les rives du Tigre, se trouve Qayyarah. Cette petite ville d’environ 15 000 habitants a été occupée par Daesh depuis juin 2014. Son importance stratégique ne tient pas tant à sa population qu’à ce qu’elle recèle sous terre, un champ de pétrole lourd, peu rentable à l’échelle industrielle mais essentiel à l’économie de guerre du groupe. Le brut y était extrait de manière rudimentaire, stocké dans des bassins creusés à la hâte, puis acheminé par camions-citernes vers Mossoul ou vers les réseaux du marché noir en Irak et en Syrie.

À l’approche des forces irakiennes, les combattants de Daesh sabotent les installations pétrolières. Des mines sont posées, les têtes de puits sont endommagées, les vannes ouvertes. Dix-huit puits prennent feu. À Qayyarah, la guerre change de forme. Elle ne se joue plus à l’arme légère, mais contre un brasier industriel laissé volontairement en héritage.

Face à cet incendie intervient une unité peu connue, les pompiers et ingénieurs de la compagnie pétrolière publique Naft Shamal. Spécialistes du feu industriel, ils tentent d’éteindre, jour après jour, le puit 77, l’un des foyers les plus puissants du champ pétrolier. Les températures atteignent plusieurs centaines de degrés, l’air est saturé de fumée et de particules, le sol est noirci sur des kilomètres.

Les hommes avancent lentement, protégés par des plaques de métal poussées par des bulldozers. Ils injectent de l’eau salée, du ciment, refroidissent la terre autour du puits avant de recommencer. Les gestes sont répétitifs, précis, épuisants. Les équipements sont rudimentaires, parfois hérités de plusieurs décennies. Il n’y a pas de solution spectaculaire, seulement du temps, de l’endurance et une lutte quotidienne contre un feu incontrôlable.

Les images de Qayyarah rappellent un précédent historique, celui des puits incendiés au Koweït en 1991, lors de la guerre du Golfe. Là aussi, le sabotage pétrolier avait transformé le paysage en un champ de ruines, obscurci le ciel et contaminé durablement les sols. En 2017, Qayyarah rejoue cette scène. Un paysage dévasté, où les hommes paraissent minuscules face à la violence du pétrole en feu. Alors que les combats se poursuivent à Mossoul et que les attentats frappent encore le reste du pays, cette autre bataille se déroule loin du front médiatique. Le feu du puits 77 n’est pas un accident industriel. C’est un acte de guerre, pensé pour retarder toute reconstruction, polluer la terre et entraver le retour à une vie normale. À Qayyarah, la guerre continue, sous une autre forme.

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