Syrie Année 0
La Syrie d’aujourd’hui est un paysage d’après la fin. Les villes ont été réduites à des squelettes de béton, les campagnes désertées témoignent d’un urbicide. Alep, Homs, Raqqa, Deir ez-Zor sont devenues synonymes d’effacement. Il ne s’agit pas seulement d’une destruction matérielle mais d’une attaque contre l’idée même d’habiter.
Dans De la destruction comme élément de l’histoire naturelle, W. G. Sebald décrivait l’Allemagne bombardée, escaliers sans murs, portes sans maisons. En Syrie, la même scène s’offre aux regards, immeubles ouverts comme des cadavres, intérieurs éventrés visibles depuis la rue, étages effondrés comme des strates géologiques. Pour Sebald, ces ruines effacent la mémoire collective, créant un traumatisme si massif qu’il devient muet. Ici aussi, la perte dépasse la matière, elle atteint l’histoire, les liens, l’intime. Chaque immeuble détruit est un fragment de biographie effacé.
Ces destructions ont durablement altéré la structure sociale, urbaine et mémorielle du pays. Mon travail photographique entrepris en 2025 parcourt deux formes de disparition, l’invisible dans les prisons du régime où les corps furent brisés, et la tangible dans les villes méthodiquement anéanties. Entre murs clos et paysages ouverts, il relève les lieux où la violence s’est inscrite, pour fixer une mémoire avant qu’elle ne s’efface.
J’ai découvert qu’entre le régime baasiste de Hafez puis Bachar al-Assad et l’État islamique, deux totalitarismes se sont affrontés sans jamais s’annuler, l’un bureaucratique et laïc, l’autre apocalyptique et religieux. Tous deux partageaient la même volonté de contrôle total sur les corps et les esprits. Le peuple syrien en a été le champ d’expérimentation.
























































































