Collaboration avec Abdulmonam Eassa
Une région à l’ouest du Soudan, aussi étendue que la France Le « Dar Four », la « terre » ou le « pays » des Four. En état de siège depuis 2003, le massif du Marra dressé en plein cœur du Darfour, son épine dorsale, est un îlot de résistance sous le contrôle de l’Armée de libération du Soudan, l’une des dernières rébellions armées du pays jamais délogée par le pouvoir central.
Arrivé au pouvoir à Khartoum par la force en 1989, le régime d’Omar al-Bachir a attisé et instrumentalisé ces conflits fonciers, favorisant la constitution de milices issues des tribus arabes de l’ouest du Soudan. Face aux razzias de plus en plus effrénées de ces bandes armées et de peur d’être dépossédés de leurs territoires, les Four, les Zaghawa ou les Masalit ont constitué des groupes d’auto-défense. Lorsqu’en février 2003, les mouvements rebelles prennent le contrôle de plusieurs villes du Darfour, Omar al-Bachir déclenche une opération de répression et de nettoyage ethnique contre les insurgés. Ses supplétifs arabes, milices surnommées Janjawids (« diables à cheval »), s’adonnent à des crimes de guerre, pillages, incendies de villages et viols de masse contre les populations locales.
Vingt ans après l’embrasement du conflit, le Darfour n’a pas retrouvé la paix. Toutes les tentatives d’y faire taire les armes ont échoué à résoudre les conflits fonciers, à permettre le retour de près de 3 millions de déplacés sur leurs terres et à rendre justice aux plus de 300 000 morts.
En avril 2019, la chute d’Omar al-Bachir, poursuivi pour génocide et crime contre l’humanité par la Cour Pénale Internationale, avait suscité une lueur d’espoir pour les populations du Darfour. Une page semblait se tourner. Les casques bleus déployés par les Nations Unies se sont retirés. Des accords de paix ont été signés à Juba en octobre 2020 entre les autorités de la capitale et plusieurs mouvements rebelles.Pourtant, la région est toujours le théâtre d’affrontements sanglants. Le coup d’État, en octobre 2021, de militaires proches du régime d’al-Bachir, n’a rien arrangé. La question de la terre, sa répartition et ses richesses convoitées, n’a toujours pas été résolue. Le droit au retour des déplacés n’est resté qu’une promesse de papier.
Dans le Jebel Marra, survit pourtant un esprit de résistance tenace. Isolés du reste du pays, protégés par une citadelle de roche, ces milliers d’insurgés condamnent la junte militaire qui a pris les rênes du pays. Ils revendiquent l’égalité de tous les citoyens soudanais, quelles que soient leur religion, leur couleur de peau ou leur appartenance ethnique. La terre qu’ils défendent et qui résiste au joug du pouvoir central est motif de fierté. « Cette terre, on l’a dans la peau. Elle est notre couleur et notre sang »
En décembre 2021, Abdulmonam Eassa et Édouard Élias se sont rendus dans les montagnes du Jebel Marra, au Soudan, pour rencontrer les Four et autres Darfouriens réfugiés dans ces hauteurs après des années d’exactions commises dans la région par les milices Janjawids. Auprès de civils mais aussi de combattants de l’ALS-AW (Armée de Libération du Soudan dirigée par Abdelwahid Mohammed Nour) ils ont réalisé à la chambre (sur pellicule noir et blanc) des portraits et des paysages des lieux. Ce travail à quatre mains a été réalisé par deux photographes mais un seul appareil, alliant plusieurs savoirs-faire et savoir-être.
Abdulmonam Eassa, photographe de 27 ans, s’est installé à Khartoum en décembre 2020 pour couvrir l’actualité soudanaise, marquée depuis octobre 2021 par un coup d’État militaire. Il parle l’Arabe, sa langue natale, et a tissé au fil du temps un réseau d’amitiés et de contacts dans le pays, lui permettant de comprendre les événements au plus près. Accompagné par Eliott Brachet, journaliste indépendant, il a travaillé dans de nombreuses régions du Soudan. Édouard Élias, a effectué plusieurs courts séjours au Soudan avant de débuter ce projet. Il a apporté son expertise technique de la photographie artisanale anténumérique (à la chambre 10x12cm), la gestion des chimiques, des produits de développement et des pellicules.
Deux visions, deux approches, ont donc été nécessaires pour faire aboutir ce projet. De sa planification aux tirages finaux, en passant par chaque prise de vue, les deux photographes ont dû combiner leur sensibilité et leur regard.
Pour chaque image, les photographes ont demandé aux personnes rencontrées de poser devant un lieu familier pour capturer un instant de leur vie quotidienne. Après chaque prise de vue, une seconde photographie réalisée à l’appareil instantané Instax (polaroid) leur a été remise. Ensuite, toutes ces personnes photographiées dans le Jebel Marra ont eu l’occasion d’écrire, de façon manuscrite, ce qu’ils souhaitaient raconter de leur vie : de leur présent, mais aussi de leur passé après des années de guerre ou simplement de leurs espoirs et leur vision de l’avenir.
Ce projet est le fruit d’une étroite collaboration entre les photographes et les photographiés.





































