2014. La France a déployé 1 200 soldats en Centrafrique dans le cadre de l’opération Sangaris, du nom d’un petit papillon rouge très répandu dans ce pays. Une légèreté sémantique qui contraste avec la brutalité de la guerre civile déclenchée après le renversement du président François Bozizé en mars 2013. Le conflit oppose alors les rebelles de la Séléka, coalition majoritairement musulmane, aux milices chrétiennes anti-balaka, littéralement les « anti-balles de kalachnikov ».

Parmi les soldats français engagés figurent les légionnaires, venus du monde entier, réunis sous le drapeau tricolore. À leurs côtés, les officiers de la Légion assurent le commandement et la cohésion d’unités composées de plus de vingt nationalités différentes.

Ce reportage a été réalisé aux côtés du 2e Régiment étranger d’infanterie de Nîmes (2e REI), dans l’intimité de leur camp de base perché sur les hauteurs de Bambari, pendant leur mission de sécurisation de la zone et de prévention des affrontements intercommunautaires. Trois semaines en immersion totale m’ont été accordées. J’ai documenté leur quotidien : les veilles, l’attente, l’isolement, les gestes, les silences. Une histoire partielle, fragmentaire, ancrée dans l’expérience de ces hommes, légionnaires et officiers, venus porter les armes loin de chez eux, au nom d’une mission qu’ils n’ont pas toujours choisie mais qu’ils accomplissent avec rigueur.

Le quotidien en Centrafrique est rythmé par les patrouilles à pied ou motorisées, les points de contrôle sur les axes, les accrochages avec des groupes armés et, parfois, des combats brefs mais violents en périphérie des villages. Ces opérations, souvent menées dans l’incertitude, la chaleur et l’urgence, alternent avec de longues périodes d’attente, d’ennui et de tension diffuse.

Le théâtre centrafricain impose un environnement éprouvant : chaleur accablante, humidité constante, menace du paludisme, manque d’infrastructures, isolement. Mais au-delà des conditions physiques et logistiques, c’est la confrontation régulière avec les conséquences des violences intercommunautaires : traces d’exactions, villages vidés, regards fuyants, cadavres oubliés, qui s’imprime le plus durablement dans les esprits. Une mémoire discrète, silencieuse, mais qui continue d’habiter ces hommes bien après la fin de leur mission.


 

La Légion : une tradition, un serment, une appartenance

 

Fondée en 1831, la Légion étrangère est un corps d’élite à part dans l’armée française, composé de volontaires étrangers, intégrés sous une nouvelle identité. Son recrutement se fait à Aubagne, au Quartier général de la Légion, où les candidats sont triés, évalués, sélectionnés. On s’y engage souvent pour repartir à zéro, chercher une forme de rupture ou de rédemption dans la discipline militaire. Après une formation initiale, l’engagé signe pour cinq ans de service. Son passé s’efface derrière une nouvelle fraternité de combat, forgée par les entraînements, les opérations et l’épreuve du feu.

Leur culte repose sur une mémoire collective, celle des campagnes les plus dures de l’histoire militaire française – Crimée, Indochine, Algérie, Afghanistan. Mais c’est surtout Camerone, affrontement emblématique de la Légion, qui incarne son esprit. Le 30 avril 1863, pendant l’intervention française au Mexique, une compagnie de soixante-cinq légionnaires, commandée par le capitaine Danjou, résiste héroïquement face à plus de deux mille soldats mexicains à Camerone de Tejeda. Ce sacrifice, accepté jusqu’au dernier homme ou presque, est devenu le symbole de la fidélité à la mission et de l’honneur jusqu’à la mort.

Chaque 30 avril, cet épisode est commémoré dans tous les régiments. C’est là que s’enracine la devise implicite de la Légion :

« Vous êtes devenus Français, non par le sang reçu, mais par le sang versé. »

Nîmes : formation technique, quotidien et traditions

La seconde partie de ce reportage s’est déroulée à Nîmes, au sein du 2e REI, où les jeunes légionnaires poursuivent leur formation après leur passage par Aubagne. Ici, ils reçoivent une instruction technique et tactique spécifique à leur future fonction : tireur, éclaireur, radio, appui mortier, chef d’équipe… Après le socle commun appris en instruction, le régiment devient un lieu de spécialisation, où l’on forme les sections de combat avant les futures projections.

Mais la vie au quartier ne se résume pas à la seule préparation militaire. Le quotidien du légionnaire est aussi fait de corvées, de marches silencieuses, d’ordres répétés, d’exercices en ligne, et d’un apprentissage progressif de la langue française. Dans les couloirs, dans les rangs, dans les chants de tradition, chaque mot appris est une conquête sur l’exil. Parler français, c’est s’intégrer. C’est appartenir.

La Légion étrangère est aussi une véritable école de fraternité, où l’origine, la religion ou la langue comptent moins que l’engagement et la loyauté. À force de vivre ensemble, de se taire ensemble, de marcher, de plier, d’attendre, les différences se fondent dans une même discipline, une même rigueur.

C’est un environnement dur, rigide, souvent vécu comme brutal, parfois perçu comme hors des codes du monde civil. Mais c’est précisément cette exigence qui forge la cohésion et l’endurance de ce corps à part. Une structure verticale, fondée sur l’autorité, la répétition et le dépassement. Une mécanique collective, qui, une fois projetée sur le terrain, donne à la Légion son efficacité redoutable en intervention militaire.

À la Légion, la tradition n’est pas une nostalgie : c’est une ligne de conduite, un langage commun transmis par les anciens. Elle s’incarne dans les gestes, les rituels, les uniformes, les chants, les silences. Elle se résume parfois en une phrase répétée à l’instruction, inscrite dans la mémoire de tous :

« Le respect du chef, l’obéissance sont nos plus fidèles traditions. »

Parmi les rites les plus ancrés figure celui de Noël. Chaque année, les sections décorent leurs chambrées, improvisent des chants, partagent un repas. Pour quelques heures, les rôles se relâchent, les distances se réduisent. C’est une parenthèse fraternelle, dérisoire en apparence, mais essentielle dans un monde régi par l’ordre, la répétition et le silence.

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