Dans le Donbass, les tranchées serpentent à travers les forêts, les zones industrielles et les villages à demi vides. Les soldats attendent. Ils veillent, s’exposent parfois, tirent rarement. Les lignes se font face, parfois à moins de 150 mètres. Un souffle, une silhouette mal protégée, et la mort vient sans bruit. La guerre est là, sans grand fracas. Une guerre d’ombres, sans mouvement. Une guerre où les hommes s’enlisent.

Entre 2017 et 2018 les deux camps sont photographiés, Ukrainien et Séparatiste, sans parti pris, pour documenter la manière dont les soldats vivent cette guerre de position. Depuis 2014, l’est de l’Ukraine est sectionné du reste du pays. À l’ouest, les forces ukrainiennes ; à l’est, les républiques autoproclamées de Donetsk et Luhansk, soutenues par la Russie. Entre les deux : une ligne de front discontinue, une cicatrice tendue sur plusieurs centaines de kilomètres.

La guerre a commencé dans les rues de Kyiv, pendant l’hiver 2013-2014. Le soulèvement de Maïdan, né du refus d’un accord avec l’Union européenne, a renversé le président Ianoukovytch et ouvert une brèche entre l’Ukraine et son ancien tuteur russe. En mars 2014, la Russie annexe la Crimée. Au printemps, des groupes armés prorusses prennent le contrôle de plusieurs villes du Donbass. L’armée ukrainienne contre-attaque. Entre mai et juillet 2014, elle reprend du terrain. Mais la reconquête s’arrête brutalement. Une résistance s’organise à l’Est. Officiellement séparatiste. Officieusement encadrée, armée, soutenue par la Russie.

Le 5 septembre 2014, un premier accord de cessez-le-feu est signé à Minsk. Il n’est pas respecté. En 2015, les séparatistes prennent l’initiative, progressent, jusqu’à un nouvel accord en février. Minsk II. Depuis, les lignes n’ont presque plus bougé. Les hommes se sont enterrés. Et la guerre s’est installée dans la durée. Non plus comme une avancée, mais comme une attente.

Cette guerre me rappelait celles décrites par Thucydide : une lutte ancienne, tragiquement humaine, où les raisons s’estompent, et où seuls subsistent le territoire, la peur, la survie. L’histoire se répète, écrivait-il, non à cause des faits, mais parce que la nature humaine ne change pas. Ici, la guerre a cessé d’être politique : elle est devenue quotidienne, mécanique.

Dans les tranchées, l’héroïsme est devenu silencieux. Les positions sont visées par des mortiers, parfois des obus venus de plusieurs dizaines de kilomètres. Comme l’écrivait Vassili Grossman dans Vie et destin, la guerre moderne n’est plus celle des duels ou des charges :

« L’artillerie a détruit le champ clos. Elle a supprimé la rencontre directe, personnelle. »

« Ce ne sont plus les héros qui gagnent la guerre, mais les usines, les transports, les ressources. »

Plus de regard entre l’assaillant et la cible. Plus de geste décisif. La mort est devenue lointaine, impersonnelle, instantanée. Le héros, dans cette guerre, n’a plus de place.

Il m’est revenu les mots de Malaparte, sur le front de l’Est : « Les carcasses de chars sentent comme les charognes de chevaux. »

Ici aussi, dans les bois autour d’Avdiivka ou de Pisky, les blindés détruits pourrissent comme des bêtes mortes. La guerre moderne a gardé son odeur. Et son absurdité.

dans À l’Ouest, rien de nouveau, décrivait le sentiment d’être pris au piège, « d’attendre sans savoir quoi ». Cette guerre d’usure en Ukraine ressuscitait ce même vertige. L’attente est plus difficile que l’assaut. Car elle use les nerfs, efface les repères, détruit toute projection. Les soldats que j’ai rencontrés vivaient dans des abris de fortune, des caves, des bunkers renforcés, entre corvées, silence, et explosions soudaines.

Puis vint le 24 février 2022.

La guerre jusque-là contenue s’est ouverte. La Russie lance une invasion à grande échelle de l’Ukraine. Kyiv, Kharkiv, Marioupol, Bakhmout. Les tranchées du Donbass sont devenues le socle d’un front immense, plus violent, plus technologique. Drones, artillerie de saturation, mines, guerre électronique. Les villes sont devenues des ruines. L’épuisement est partout, mais la résistance demeure.

Et pourtant, l’Ukraine tient.

Malgré les pertes, la fatigue, la désillusion, elle tient ses positions.

Mètre après mètre.

Tranchée après tranchée.

Non plus seulement pour défendre un territoire, mais une possibilité d’avenir.

Ce reportage est aussi mon premier travail réalisé entièrement en argentique. En 2017, cent ans après la Première Guerre mondiale, une guerre de tranchées se déroulait à nouveau en Europe. Bien que les échelles soient différentes, les échos visuels et physiques étaient troublants. J’ai donc choisi une méthodologie volontairement anachronique : pellicule 135 mm pour les scènes resserrées, panoramique moyen format argentique pour les lignes, les abris, les paysages.

Projet suivant

Gilets Jaunes

Mentions légales | Fait avec amour par bottoms up